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Pages 13 à 15 - fin

         Autour de la Tour 22 et de son parking, la nouvelle de la naissance de l’enfant avait pris en deux jours l’importance d’un évènement local. Le bouche à oreille répandit rapidement l’information aux tours voisines et d’autres dons en nourriture, en vêtements et en matériel furent apportés, transformant le coin de béton gris du jeune couple en petit nid presque douillet. Les automobilistes s’efforçaient désormais  de garer leur voiture le plus loin possible du couple et on organisa une quête pour faire venir un médecin qui examina la mère et l’enfant et les trouva tous deux en parfaite santé.

        Certaines mauvaises langues s’irritèrent de ce déballage de générosité : « Ce n’est pas le premier bébé à naître ici dans des conditions difficiles et on n’en a pas fait toute une histoire à chaque fois ! Heureusement, d’ailleurs, parce qu’en ce moment, on a l’impression que tout le monde perd la tête avec tout ça »

« Oui et puis vous avez vu l’âge de la mère ? De la fille plutôt, devrait-on dire…et celui du père ?! C’est honteux. », … pouvait-on entendre dans les halls d’immeubles…

Mais ces médisances étaient surtout le fait de personnes qui avaient refusé de se rendre auprès de l’enfant et de ses parents. Car les premiers visiteurs en avaient témoigné à leurs voisins, parents et amis : « il se passait quelque chose là-bas » et même les plus sceptiques étaient revenus du parking avec une étrange lueur dans les yeux.

Il faisait toujours aussi froid dehors, il n’y avait pas davantage d’emploi, ni moins d’humidité dans les appartements, mais chacun portait désormais en lui sa propre petite bougie intérieure pour le réchauffer, l’éclairer, le soutenir.

« Moi j’y ai été, annonçait crânement un homme d’une trentaine d’années, et j’y ai vu qu’un mioche avec ses vieux, faut arrêter d’en faire tout un plat !

- Tu y es vraiment allé ? lui demandait son oncle, qui était déjà descendu 2 ou 3 fois. Tu t’es approché ? Tu leur as parlé ?

- Vas-y, j’ai rien à leur dire, moi ! J’ les ai vus de loin mais ça m’suffit.

- Visiblement non, cela ne te suffit pas. »

Et il resta silencieux malgré le regard soupçonneux de son neveu.

 

        Trois jours après la naissance de l’enfant, l’escorte protocolaire fit une entrée remarquée dans  le quartier : une luxueuse et volumineuse voiture noire se gara devant l’entrée du parking, encadrée par deux fourgons de policiers. Les habitants craignirent d’abord une vague d’arrestations massives comme cela se produisait à intervalles réguliers, mais à la surprise générale, aucun policier ne sortit des fourgons. Trois hommes seulement descendirent de la voiture. En costumes sombres, tenant chacun une petite mallette à la main, ils avançaient avec précaution vers l’entrée du parking. Plusieurs habitants s’en étaient approchés dans le but de protéger ceux qu’ils croyaient menacés. Sentant la tension monter, le premier émissaire s’approcha prudemment.

« Bonjour Messieurs-dames… N’ayez pas peur, je suis Monsieur Richemol et voici mes assistants Messieurs Prasdag et Zhablarat. Nous sommes envoyés par le Président pour venir à la rencontre du Roi… Sauriez-vous nous indiquer son lieu de résidence ? »

Les habitants se lancèrent des regards interrogatifs. Mme Çoban, en dépit de son appréhension d’avoir à nouveau à faire à des huissiers, s’avança courageusement vers les trois hommes.

« Ecoutez, on ne sait pas qui vous cherchez, personne n’est roi par ici, vous voyez où on habite… Nous on ne veut juste pas d’ennuis avec la police…

- Oh, rassurez-vous Madame, nous ne sommes absolument pas là pour ça, répondit le dénommé Zhablarat avec assurance, en dépit de l’impression contraire que pouvait donner la présence des deux fourgons de gens-d’armes. Un message nous est parvenu il y a 3 jours, révélant la présence d’un roi dans votre quartier, ici-même, très exactement. Nous ne lui voulons aucun mal, bien au contraire, car nous devons lui faire bonne escorte jusqu’à la capitale, où il sera reçu, avec les honneurs qui lui sont dus, par notre Président. »

Le diplomate termina sa phrase par un sourire encourageant. Mme Çoban hésitait, se retournant plusieurs fois pour tenter de croiser le regard de ses voisins, se tortillant les mains d’indécision et semblant avoir soudainement perdu sa verve habituelle. Ce fut Mme Muyang qui la sortit de l’embarras, en annonçant avec fermeté : « Nous, un roi, on en a un depuis 4 jours, un roi à nous ; moi je veux bien vous le montrer, mais je ne suis pas certaine que ce soit celui que vous cherchiez »

Les trois hommes s’interrogèrent du regard, et décidèrent de suivre Mme Muyang. D’un léger signe de la main, ils empêchèrent l’escorte armée de s’approcher davantage.

 

        Richemol, Prasdag et Zhablarat, curieux de ce qu’ils allaient découvrir, s’engouffrèrent confiants dans l’entrée béante du parking 22-B. Ils ne virent d’abord rien, tant l’éclat du soleil à l’extérieur les laissait éblouis dans cette semi-obscurité.

Richemol s’imaginait faire la connaissance d’un original, un doux-dingue farfelu autoproclamé roi du quartier qui aurait amusé par ses excentricités.

Prasdag s’attendait à ne rencontrer rien de moins que le parrain de la mafia locale, caïd cruel et trafiquant de substances en tous genres, qui faisait régner sa loi sur la cité.

Quant à Zhablarat, il pensait être conduit à quelque aïeul centenaire, sourd et presque aveugle, débilité par l’âge mais à l’esprit encore suffisamment vif pour que sa sagesse fasse autorité autour de lui.

Aucun des trois diplomates n’avait donc songé se retrouver face à un nourrisson de quelques jours, que couvaient du regard ses parents et quelques voisins, installés dans un « intérieur » formé de bric et de broc, tout au fond d’un parking souterrain sinistre.

 

        Surpris par l’irruption des trois hommes, quelques habitants effrayés se levèrent brusquement, comme pour défendre la petite famille. En signe d’apaisement, Richemol, Prasdag et Zhablarat s’assirent en silence au milieu du petit groupe. Le malaise régna quelques instants et ce fut le jeune père qui le dissipa en souhaitant chaleureusement la bienvenue aux nouveaux arrivants, comme il l’avait fait pour tous les visiteurs précédents.

Richemol s’inclina légèrement, remercia l’assemblée pour son accueil et ajouta, après s’être à nouveau présenté : « Nous avons été envoyés par notre Président pour découvrir où se cachait le Roi et l’escorter jusqu’à la capitale. On nous a annoncé qu’il y en avait un ici. »

- Oui, il y en a un, c’est notre fils, répondit la jeune mère en leur présentant son bébé. Mais comment un si petit enfant pourrait-il être recherché par un Président ?

- En vérité, je ne crois pas qu’il soit celui que le Président recherche… Et cependant, je sais moi que je l’ai trouvé, ce Roi introuvable.

Autour de lui, Prasdag et Zhablarat acquiescèrent ; il en était de même pour eux.

La jeune femme leur adressa un doux sourire.

- Vous ne le cherchiez pas, mais vous l’avez rencontré ici. » Elle seule avait pleinement conscience de ce que cela signifiait.

 

        Les trois hommes s’enquirent alors de l’arrivée de l’enfant-Roi et de son installation insolite au fond de ce parking. Chacun, depuis le père du bébé jusqu’aux voisins, raconta les évènements étranges qui les y avaient conduits.

L’après-midi s’achevait dans une ambiance chaleureuse. Les diplomates paraissaient avoir oublié leur mission et les habitants leur frayeur, quand brusquement, les lumières du parking se mirent à clignoter intensément. Le silence régna aussitôt et de nouveau, comme au premier soir, plusieurs téléphones portables sonnèrent de concert.

« Que le Roi fuit, car Il est en grand danger ! Que les diplomates se séparent et se cachent » annonçaient-ils. Tout le monde se regarda, inquiet, tendu et indécis. Mme Çoban, confiante dans cette alerte comme elle l’avait été dans la précédente, ne se le fit pas dire deux fois.

« Hé bien, vous ne savez pas lire ?! Vous ne devez pas traîner ! commença-t-elle à aboyer sur Prasdag qui était le plus proche. Allez, Karim, prête ton blouson au monsieur ; Aziz, échange ta veste contre la sienne ; et vous, donnez leur d’autres vêtements, qu’on ne les reconnaisse pas. Sabine, rassemble les affaires du bébé ; Noémie, celles des parents ; Fatiha, prépare un panier repas ; allez, on s’active, ils doivent partir au plus vite ! »

Remis de sa surprise, l’homme aida sa fiancée à se relever. La jeune femme noua solidement le bébé endormi contre elle avant d’enfiler son manteau d’hiver. On alla chercher de l’essence pour le scooter et on remplit deux sacs de vêtements et un panier de provisions pour le voyage. En cinq minutes tout fut prêt.

Les diplomates, débarrassés de leurs costumes-cravates et affublés de jeans et sweat-shirts, étaient méconnaissables mais visiblement ravis de cette nouvelle aventure qui s’offrait à eux. Ils saluèrent et remercièrent l’assemblée, se serrèrent la main avec chaleur en se souhaitant mutuellement bonne chance, puis sortirent par des portes différentes.

 

Les quelques habitants présents se regroupèrent autour de la petite famille : on s’embrassa, on se serra dans les bras, on pleura beaucoup. Tous voulaient donner un dernier baiser au bébé endormi et il fallut toute l’autorité de Mme Çoban pour mettre un terme aux effusions et laisser la famille prendre la route. Elle fut du coup la dernière à embrasser la mère et l’enfant.

          Le scooter, docile, démarra sans cahots. L’homme et sa fiancée s’y installèrent et saluèrent une dernière fois ceux qui les avaient accueillis. Ils sortirent du parking sans encombre et gagnèrent rapidement la route du retour.

 

          Ils disparurent aussi discrètement qu’ils étaient arrivés dans le quartier, pauvres parmi les pauvres, humbles au milieu des  humbles.