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Pages 1 à 3

I

 

 

 

 « Bonsoir madame…commença l’homme, avec hésitation. Ma fiancée va bientôt accoucher et j’aurais aimé savoir si elle pouvait rester ici pour cette nuit, au chaud…

- Votre femme a perdu les eaux ?

- Les eaux ? Euh…non, elle…

- A-t-elle eu des contractions ? Des douleurs ?

- Non, je ne crois pas, elle est…

- A quand est prévu le terme ?

- Nous ne connaissons pas la date, mais c’est très proche maintenant… Et il fait tellement froid cette nuit…

L’infirmière le regarda d’un air revêche.

- Ecoutez monsieur, ici ce n’est pas un hôtel, si votre femme n’est pas en ce moment-même en train d’accoucher et si vous n’avez pas de courrier de votre médecin-traitant… Vous n’en avez pas ? Non, donc on ne peut pas la prendre. Regardez autour de vous, on ne sait déjà plus où mettre les gens.

Elle détourna le regard et se mit à farfouiller nerveusement une pile de prospectus derrière le comptoir. Pendant quelques minutes, sans plus s’adresser à l’homme qui attendait calmement, elle déplaça des tas de paperasses multicolores, ouvrit puis ferma bruyamment plusieurs tiroirs en poussant 2 ou 3 soupirs d’exaspération, héla une de ses collègues qui passait rapidement dans le hall puis se redressa soudainement en glissant une petite carte sous les yeux de son interlocuteur.

- Voilà la liste des centres d’accueil si vous ne savez pas où dormir ce soir. Le téléphone est au bout de ce couloir. »

Les remerciements de l’homme restèrent sans réponse, l’infirmière s’adressait déjà à la personne suivante. Il s’écarta du comptoir et porta son regard sur la toute jeune femme qui patientait, calmement, dans la bruyante salle d’attente de l’hôpital. Elle paraissait si frêle, si fragile, ainsi recroquevillée dans son grand manteau d’hiver. Son menton disparaissait dans le col et son front restait caché sous un épais bonnet de laine. Elle attendait sans impatience, caressant sereinement son ventre arrondi, le regard perdu dans ses pensées.

L’homme alla attendre son tour devant la cabine téléphonique. Ce soir particulièrement il aspirait au calme et au repos, pour lui et sa fiancée, après toute la route qu’ils avaient faite dans la journée… mais tout ici n’était que bruits, cris, sonneries, appels, pleurs. Une demi-heure passa dans ce brouhaha avant qu’il puisse enfin téléphoner.

« …ah non, désolé, nous sommes complets…bon courage …vous appelez un peu tard aussi, à cette heure-là tout est forcément plein ! …vous avez déjà essayé à cette adresse ? Ah, alors je ne vois pas… »

Il restait un dernier centre d’hébergement sur la liste, qui n’avait pas le téléphone. Il allait falloir s’y rendre. Les épaules de l’homme s’affaissèrent tandis qu’il rejoignait sa fiancée en soupirant. C’était lui qui l’avait amenée jusqu’ici pour ne pas la laisser seule là-bas, il se devait de lui trouver un abri pour la nuit ! Mais il y avait tellement de temps qu’il avait quitté la ville qu’il n’y connaissait plus personne susceptible de les accueillir, ne serait-ce qu’une nuit.

« - Alors ? demanda doucement la jeune femme, levant le visage vers lui. Tu as trouvé quelque chose ?

L’homme secoua la tête avec gravité.

- Il reste cette adresse où je n’ai pas pu appeler. C’est un peu à l’extérieur de la ville. On devrait mettre 45 minutes je pense… ça ira ? 

Il aida la jeune femme à se relever et l’embrassa sur le front pour lui donner du courage avant de tirer un peu sur le bonnet.

- Ne prends pas froid surtout. »

 

Le parking de l’hôpital était aussi bondé que sa grande salle d’attente. Les voitures s’y entassaient avec obstination, leurs conducteurs les poussant dans les moindres recoins jusqu’à gêner la sortie des autres. Le scooter se faufila légèrement dans ce dédale de carrosserie avant de filer à toute allure vers la banlieue. De temps à autres, l’homme lançait un « ça va ? » inquiet à la jeune femme cramponnée dans son dos, qui lui répondait invariablement d’un acquiescement du menton.

Ils arrivèrent enfin devant un petit bâtiment encadré par de hautes tours d’immeubles. Le vent y soufflait encore plus fort, plus froid et plus sec qu’en centre-ville, glaçant le couple malgré leurs épais manteaux.

L’homme sonna. Une petite dame replète au sourire chaleureux vint leur ouvrir.

« Bonsoir madame, auriez-vous une petite place pour ma fiancée, juste pour cette nuit ?

- Oh je suis sincèrement navrée, nous sommes ar-chi-pleins ! Nous avons même du mettre des matelas par terre…

- C’est que nous n’avons pas d’endroits pour dormir et ma fiancée est enceinte et…

- Je comprends bien, mais là c’est tout simplement impossible, impossible ! N’avez-vous vraiment aucun autre moyen de vous abriter ?

- …non, malheureusement.

- Attendez-moi, je reviens. »

La porte se referma, et la chaleur et la lumière qui en sortaient disparurent. L’homme entoura la jeune femme de ses bras pour la réchauffer. Elle paraissait si pâle, si faible. S’ils avaient pu lui trouver une petite place au chaud, au moins pour elle.

Il espérait encore trouver du travail ici, bien qu’en hiver on ne pose pas de charpente, mais il aurait pu tomber sur une entreprise qui recrute, il avait tout de même de l’expérience dans le métier… Mais ici et là, dans tous les secteurs on parlait surtout de licenciements, et il n’avait pas échappé à la vague qui parcourait le pays.

La petite dame réapparut, portant dans une main une grosse couverture polaire et de l’autre une bouteille thermos.

« Je peux vous prêter ceci pour la nuit. C’est de la soupe bien chaude. Revenez demain matin, je verrai ce que je peux faire pour vous. Bon courage…et bonne nuit. »

 

Le jeune couple déambula quelques temps dans les rues sans rencontrer personne, hormis un chat gris en maraude. Marchant mi pour ne pas se refroidir, mi pour trouver un abri.

Au bout d’une heure, la jeune femme s’assit sur un banc faiblement éclairé par la lumière défaillante d’un lampadaire.

« Je suis épuisée, murmura-t-elle, soudain très pâle.

L’homme tourna les yeux de tous côtés, plus inquiet que jamais. Une ombre plus noire que la nuit se détachait au pied d’une tour, à une centaine de mètres devant eux. Son visage s’illumina.

- Regarde, une entrée de parking, nous y serons à l’abri du vent. Viens, monte sur le scooter, je vais vous pousser tous les 2. »

Le parking était sombre, faiblement éclairé par endroits par la pâle clarté des veilleuses des issues de secours, mais au moins le vent ne s’y engouffrait pas. Ils avancèrent jusqu’au fond du souterrain, où une bouche de ventilation soufflait sans répit l’air tiède de ses conduits d’aération, réchauffant légèrement l’atmosphère.

L’homme installa son manteau sur le sol de béton et y fit asseoir sa fiancée qui lui souriait. Au moins n’étaient-ils pas séparés. Ils burent à tour de rôle dans le thermos la soupe chaude du refuge, l’homme feignant d’avaler de grandes lampées pour en laisser davantage à sa petite femme. Ce repas frugal les réchauffa cependant, et la jeune femme ne tarda pas à s’endormir, la tête penchée sur l’épaule de son fiancé. L’homme entoura la couverture autour d’eux et s’assoupit également, malgré lui.

 

Après une heure de repos, peut-être plus, la jeune femme s’éveilla en sursaut, plaquant les deux mains sur son ventre. Son fiancé lui jeta un regard anxieux.

« Il arrive, répondit-elle dans un souffle. »

 

 

 

  (suite)

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