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Pages 7 à 10

La tour n° 22 ne dépareillait pas de ses voisines en cette nuit d’hiver. Ponctuée sur toute sa hauteur de petites fenêtres éclairées de jaune, elle luttait courageusement contre les assauts du vent qui soufflait, glacé, le long de ses façades et s’insinuait en courants d’air sournois par les fenêtres vétustes. De haut en bas, à chaque étage, les locataires s’armaient d’absorbeurs d’humidité pour tenter d’assainir l’ambiance des appartements. On s’échangeait les radiateurs à combustion par soucis d’économie et on se rappelait surtout qu’il fallait bien s’y faire, depuis que le gestionnaire de l’immeuble avait menacé de tous les expulser s’ils protestaient.

Ce soir-là, donc, dans la tour 22, on tournait un peu plus le bouton du radiateur vers la petite marque rouge, on enfilait un pull supplémentaire et on remontait la couette jusqu’au menton des enfants, en espérant que cette nuit, le thermomètre familial ne descendrait pas en dessous des 13°C.

Chez la famille Pastoureau du 10ème étage, on se pelotonnait en famille devant la télé pour s’occuper et se tenir chaud jusqu’au moment tant redouté où il faudrait affronter la température glaciale de la chambre à coucher. On regardait avidement un show musical idiot, bruyant et tape-à-l’œil, avec la satisfaction qu’il n’y avait de toute façon « rien de mieux à la télé ce soir » que ça.

Soudain, au plein milieu de la chorégraphie déhanchée d’une danseuse en tenue légère et sans avoir manifesté aucun prodrome, le poste s’éteignit. Des cris de protestation s’élevèrent aussitôt du canapé. M. Pastoureau poussa un juron et se leva pour voir de quoi il retournait. Il s’arrêta dans son élan en entendant des téléphones portables sonner ; le sien, celui de son épouse et ceux des enfants, donnaient simultanément de la voix, dans un tintamarre électronique qui n’avait rien à envier au show télévisuel. Les quatre sonneries  hurlantes s’arrêtèrent de concert, aussi brutalement qu’elles avaient commencé. Toutes annonçaient la réception d’un nouveau message.

Intrigué par le caractère insolite de la situation, chaque membre de la famille se saisit de son appareil.

« Un Roi vient de naître dans le parking » lut Mme Pastoureau à voix haute.

- Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? grommela son mari.

- On a reçu la même chose…, observèrent les enfants.

Tous les quatre se jetèrent des regards surpris et sursautèrent quand la sonnette de la porte d’entrée se fit entendre.

C’était M. Trông Nom, le voisin d’en face.

- Bonsoir, excusez-moi de vous déranger, mais j’ai un problème avec ma télé et je me demandais si vous aviez le même, histoire de savoir si ça vient de mon poste ou de l’antenne…

- Ah bah c’est p’t’êt’ bien l’antenne alors, le nôtre vient à l’instant de s’éteindre tout seul. Va encore falloir grogner après le syndic, soupira M. Pastoureau.

- On n’est pas près de ravoir la télé alors ! Parce qu’avec eux…

La conversation déviait sur un thème cher à M. Trông Nom, qui s’en réjouissait, maintenant que sa soirée était perdue avec la panne de sa télé. Il s’apprêtait à énumérer devant son voisin tous les manquements récents qu’il avait relevés et dont il espérait un jour faire part aux membres tout puissants du syndic, mais il fut interrompu par l’exclamation de Mme Çoban, qui traversait le couloir à grands enjambées, sa belle-sœur sur ses talons, la suivant avec difficultés.

« Mais si c’est vrai ! C’est le frère d’Aziz du 12ème qui est descendu, il les a vus ! Venez, sortez tous, il y a un bébé en bas !! »

Ses appels résonnaient dans tout l’étage. Des gens enveloppés de robes de chambre ou emmitouflés dans de gros pulls commençaient à sortir des appartements, intrigués par les cris et les messages qu’ils avaient également reçus.

S’apercevant de l’animation inhabituelle qui régnait dans le couloir, des petits enfants en avaient profité pour sortir du lit et se faufilaient entre les adultes qui conversaient vivement sur le pas des portes. Tout le monde commentait les mystères de la soirée et notamment cette information qui leur était parvenue, par mail, MSN, sur les téléphones portables ou par la radio.

Au milieu d’eux, Mme Çoban s’efforçait de motiver ses voisins à l’action plutôt qu’à la réflexion ; ils finiraient bien par trouver la source de toute cette histoire, et en attendant, des gens avaient besoin d’eux.

« Noémie, Mickaël, prenez des couvertures. Fatiha, tu aurais bien un pyjama qui te reste de tes petits ? lançait-elle autour d’elle, en passant d’un groupe de voisins à l’autre.

- Quelqu’un aurait-il un chauffe-biberon ? Des couches ? De quoi faire à manger ?

- Moi j’ai un reste de pâtes de ce soir…, lui répondit-on timidement

- Hé bien réchauffe-les et descends nous rejoindre au parking !

Peu à peu, les locataires sortirent de leur réserve et se joignirent à Mme Çoban qui interpellait toujours les uns et les autres.

- Je vais chercher un lit pliant à la cave !

- Je dois pouvoir retrouver un bonnet et des petits chaussons.

- Allez, je prépare du café pour tout le monde !

Après une demi-heure de discussion, ils furent une vingtaine à descendre les escaliers les bras chargés de victuailles, de matériel, d’habits chauds, traversant les couloirs à grands cris de « Venez voir ! Venez voir ! » pour rameuter les autres habitants de la tour.

Certains ouvrirent leur porte, timidement, avec surprise, rajoutant un paquet de gâteau ou quelques pommes  au panier à provisions qui s’alourdissait progressivement. D’autres les interpellèrent avec colère, demandant quand ce chahut serait enfin fini, répondant aux visages réjouis de leurs voisins par des regards menaçants et des points levés. Ceux-là claquèrent leur porte avec fracas et retournèrent en silence bricoler tant bien que mal ce maudit poste de télévision qui refusait obstinément de s’allumer.

 

« Regardez, ils sont là-bas » chuchota une petite fille en désignant du doigt un couple recroquevillé au fond du parking.

« C’était donc vrai » laissa échapper une dame en robe de chambre et pantoufles.

Pour une raison qu’elles n’arrivaient pas à exprimer, plusieurs personnes se sentirent soulagées de ce constat. On ne leur avait pas menti. Il ne s’agissait pas d’un canular. Personne n’avait voulu se moquer d’elles en les faisant ainsi sortir de nuit de leurs appartements, certes peu douillets, mais toujours plus confortables que ce parking froid et mal éclairé. Même ici, dans ce quartier réputé misérable, il y avait plus misérable qu’eux et ils pouvaient leur venir en aide.

            La troupe exaltée s’avança d’un pas volontaire vers le fond du parking, pressée d’offrir le fruit de leur générosité à ces pauvres gens. Mais arrivé tout près d’eux, chacun fut saisi de timidité. Aussi sombre et lugubre que pouvait être l’endroit, il émanait de ces jeunes parents penchés sur leur nouveau-né une douceur et une chaleur profondément humaines qui impressionnèrent Mme Çoban et ses voisins. Ils firent donc silence, convaincus que ce coin de souterrain, ce béton gris et anonyme, formaient déjà un foyer au jeune couple, l’enceinte même de leur intimité.

Ce fut l’homme, un sourire radieux aux lèvres, qui les accueillit d’un large geste des mains, comme il aurait accueilli des invités chez lui.

 Par deux, par trois, les visiteurs s’approchèrent de la jeune mère, empreints d’une ferveur dont ils ignoraient l’origine mais à laquelle ils acceptaient de se fier. La jeune femme leur souriait d’un pâle sourire épuisé par l’accouchement, mais pour chacun elle trouvait un petit mot de remerciement pour les dons que l’on venait déposer à ses pieds.

 

« C’est lui le Roi, Papa ? demanda une petite fille en se penchant au dessus du berceau où dormait paisiblement le nouveau-né.

- Je crois bien, oui.

- Mais…il est tout petit…et il a même pas de couronne…comment on sait que c’est lui ?

Le papa lui-même se demanda ce que ce petit garçon endormi pouvait avoir de royal, quand ses parents n’avaient même pas un toit pour lui donner naissance. Mais on les avait conduits là par une nuit étrange et il ne pouvait ignorer que cet enfant était différent des autres bébés qui naissaient ailleurs dans des conditions précaires. Il se laissa conduire par son inspiration.

- Hé bien déjà, on est tous venus tous joyeux, comme si c’était une grande fête, comme si on avait accueilli le Président lui-même !

- Mais…tu dis toujours du mal du Président, Papa…

- Ah oui, hm… pas comme le Président alors, mais comme un président qu’on aimerait bien…et même plus, puisqu’au président-qu’on-aimerait-bien, on n’offrirait pas tous ces cadeaux…! Et puis tu vois, il a déjà un grand pouvoir puisque Mme Çoban et Mme Muyang ne se sont pas disputées de la soirée…

La petit fille sourit à cette idée et passa le doigt sur le front du bébé endormi, là où aurait du se trouver sa couronne royale. Elle se mit sur la pointe des pieds pour lui donner un petit baiser et remonta avec son père pour se coucher.

 

 

 

  (suite)